Pour une fois
Quand il mit le pied sur la première marche de l’escalator, il eut une étrange sensation -vite disparue- de se glisser dans la peau d’un personnage fictif, ignorant d’un rôle déjà écrit.
Puis il vint me retrouver en terrasse.
Il faisait beau à nouveau, après les orages de la mi-août. Un groupe de quelques personnes d’une trentaine d’années prenait un verre à côté. Il étudia un moment les visages, attention intense et brève que je pris pour le vain espoir d’y retrouver celui du train. C’était devenu chez lui une habitude, un réflexe de scruter les gens autour de lui. Mais peut-être n’était-ce là qu’une construction imaginaire de ma part. Nos voisins étaient au nombre de sept. Les gars portaient un début de barbe, signe de leur affranchissement à la norme sociale, les filles s'étaient habillées chez Antoine & Lili, ou dans le genre.
Des trentenaires. Des bobos.
« Bobo ».
Le mot le fit bondir. Je souris un instant, pensant à toi, qui n’en peux supporter l’usage, et décidai sur le champs de me faire le relais de ta détestation, et, bien qu’entre nous je cherche plutôt à argumenter en sens contraire pour alimenter notre goût commun pour le débat, j’essayai là, avec lui, au contraire de développer tes arguments, d’en trouver d’autres, de débusquer la bêtise tapie cette double syllabe, répétée en un bégaiement régressif.
A étudier l’emploi du mot « bobo » dans les conversations -principalement les conversations de bistrot- et les écrits -essentiellement des articles de presse destinés au vulgaire-, la première chose qui frappe est que le « bobo » désigne toujours l’autre. « Bobo » ne s’utilise que péjorativement, négativement, ou pire, avec le sourire ironique de celui qui n’en est pas. C’est le quartier qui est très, ou trop, « bobo », l’ambiance, le voisin, le collègue… Soi-même, on n’est jamais « bobo », ou alors « un peu », de cet « un peu » qui n'engage jamais, comme on trempe son pied dans une rivière de montagne, juste pour en goûter le frisson glacé, mais dans laquelle on ne plongera pas.
Cette affectation n’aurait aucune espèce d’importance, si elle n’avait pas pour fonction première d’offrir à la pensée une représentation de la société dénuée de tout rapport de classes. L’oxymore « Bourgeois-Bohème » promet en effet d’unifier en une seule expression, un repoussoir qui tient autant, et aussi peu, du riche que du pauvre, du dominant que du dominé, du bourgeois que du prolo.
Pendant longtemps, nous nous étions représenté notre monde en terme de classes. Classe bourgeoise et classe populaire s’opposaient, et cette opposition structurait la dynamique de notre société.
En opposition à « bobo », qu’y a-t-il ?
Il n’y a rien !
Ainsi, dire « bobo », c’est voir le monde selon le prisme d’une unification illusoire, et non plus selon une opposition dynamique, structurante et conflictuelle, dans laquelle nous pourrions prendre place et agir. C’est au contraire gommer ce qui serait de l’ordre d’une opposition de classes, et par là, d’en évacuer la lutte éventuelle.
Une jeune femme, à la table d’à côté, tendit l’oreille.
Alors, veillant à nous faire entendre d’elle, nous nous essayâmes à regarder la sociologie éventuellement recouverte par le mot, et la surprise vint du contour indéfini des réalités auxquelles il prétendait renvoyer, ainsi que l’impossibilité d’en réduire la définition à un profil unique. Du graphiste intermittent à l’architecte richissime, du prof de collège à l’agriculteur bio, du chef d’entreprise décravatté au journaliste free lance, « bobo » semblait désigner une multitude de personnes n’ayant ensemble rien de commun, ni le niveau de revenu, ni la culture, ni l’âge, ni les goûts, ni les référents, rien de commun, donc, à part, peut-être, une paire de Converse®.
Et c’était là, peut-être, que cela devenait intéressant. Qu’un signe extérieur comme une paire de godasses, puisse servir de référence commune à des populations si hétérogènes en disait long sur le fantasme d’indétermination sociale qui traversait notre société. Fantasme infantile, régressif, autant que la double syllabe. Fantasme d’indétermination sociale si puissant qu’il en devenait repoussoir quand il exhibait ses marqueurs avec trop d’ostentation.
Voilà.
Et pourtant nous sentions bien qu’il y avait quelque chose, que nous ne nous trompions pas quand nous employons ce mot, « bobo »…
Et si l’illusion de l’indétermination, de l’absence de barrière entre classe, d’un monde où le haut et le bas de l’échelle sociale communiquent sans rupture, où l’on peut être de gauche sans s’engager, juste pour des valeurs morales, où l’on consomme sans polluer et sans exploiter…
Et si cette illusion, ce fantasme, avait pris corps ?
Mais un fantasme ne prend pas corps, il ne produit qu’une image.
Nous avions raison. Toi, lui, moi.
Les bobos sont un leurre, dont la mise en scène permet bien des évitements.
Le bobo n’existe pas.